Aujourd’hui, la France, pionnière de l’Economie sociale et solidaire (ESS) a tout pour devenir l’un des chefs de file de l’entrepreneuriat social. Pourtant, cette autre manière d’entreprendre y reste méconnue. Des pouvoirs publics, de l’économie « classique », mais aussi de l’opinion. Sous-évalué, son potentiel est sous-utilisé, car les leviers de son développement restent bloqués. Comment changer la donne ?
Engager des politiques pérennes en faveur des entreprises sociales, notamment dans les territoires
En finir avec le stop&go politique
Le rôle de l’’entrepreneuriat social a été maintes fois salué et mesuré (rapport Vercamer, rapport du centre d’analyse stratégique, …) sans pour autant que des dispositifs pérennes en sa faveur n’aient été mis en place. Pourtant, son développement passe d’abord – au niveau local, national et européen – par une politique volontariste, de long terme et qui sorte du « stop & go » permanent.
A ce titre, la création en France d’un Ministère dédié à l’Economie sociale et solidaire en 2012 ou encore la « Social Business Initiative » de la Commission européenne amorcée en 2011 permettent d’engager des politiques nationales et européennes stables, de longue durée, en faveur de l’entrepreneuriat social. Les pouvoirs publics locaux (régions, départements, villes, intercommunalités …) doivent également être mobilisés et certains se sont déjà engagés dans un soutien franc en direction des entreprises sociales.
Un acteur clé : les collectivités locales
L’entrepreneuriat social est d’abord un entrepreneuriat des territoires. C’est en effet, à l’échelle locale que se jouent le changement, la création d’emplois, l’innovation et la réponse aux besoins sociaux. Les collectivités locales constituent dans cette perspective des partenaires-clés des entreprises sociales, dont elles peuvent stimuler le développement. Comment ?
Les entreprises sociales participent activement et pleinement aux économies locales. Il est plus pertinent et durable de chercher à les inscrire au cœur des politiques socio-économiques du territoire, plutôt que de chercher à construire pour elles une politique autonome, « à côté » ou « en face ». De ce point de vue, il est essentiel de former et de sensibiliser à l’entrepreneuriat social l’ensemble des élus et des techniciens des collectivités (ainsi que des CCI). En effet, trop souvent ces derniers (hormis ceux positionnés sur le soutien à l’économie sociale et solidaire), méconnaissent la réalité et l’impact transversal des entreprises sociales sur leurs territoires.
Les collectivités locales peuvent également inscrire l’entrepreneuriat social dans leurs Schémas régionaux de développement économique (SRDE), leurs Stratégies régionales d’innovation (SRI) et plus largement dans l’ensemble des programmes territoriaux de soutien à l’activité des TPE/PME ou à l’innovation.
Comme dans l’entrepreneuriat « classique », le taux de survie d’une entreprise sociale est bien meilleur quand il y a eu accompagnement. Il faut donc démultiplier ces dispositifs d’appui, à la fois ceux focalisés sur l’accompagnement de porteurs de projets et ceux focalisés sur la génération de projets en réponse aux besoins des territoires. Il y a tout lieu de soutenir et de s’inspirer d’expériences pionnières comme l’Atelier, Antropia (tous deux Ile-de-France), AlterIncub (Montpellier), Inter-Made (Marseille), les Fabriques à Initiatives (présentes dans 7 régions), les programmes de « fellowship » (Ashoka) ou encore le programme « Entreprendre Autrement » du réseau Entreprendre.
L’accès à ces fonds demeure un véritable parcours d’obstacles : problèmes de nature procédurale (complexité des montages et de la gestion des dossiers), financière (versement tardif des fonds entrainant des problèmes de trésorerie, difficultés à mobiliser les cofinancements) et juridique (diversité d’interprétation des règles selon les services instructeurs ou selon les régions). A ce titre, les réseaux de l’ESS dont le Mouves doivent, comme le préconise la Commission européenne, être considérés au niveau régional, comme des partenaires privilégiés dans l’élaboration des programmes opérationnels européens (notamment pour la période 2014/2020).
Trois leviers pour développer l’entrepreneuriat social
Globalement, pour se développer à grande échelle, les entreprises sociales ont besoin de trois ressources essentielles sur lesquelles les politiques publiques doivent prioritairement se concentrer : davantage d’hommes et de femmes compétentes, davantage de marchés et davantage de capitaux.
Les jeunes diplômés des grandes écoles et des universités sont formatés dans une vision restrictive de l’économie et de l’entreprise, une vision d’avant-crise. La sensibilisation et la formation à l’entrepreneuriat social reste une exception. Elle doit devenir la norme pour que chaque jeune puisse choisir d’entreprendre comme il le souhaite.
Les pouvoirs publics ont la capacité de systématiser la présence de l’entrepreneuriat social dans l’enseignement. D’abord dans les manuels d’économie, et ce, dès le secondaire. Mais également, à travers les conventions qui visent à développer les relations entre le monde académique et les entreprises passées avec les chambres de commerce, le plan étudiants entrepreneurs, ou encore le Medef. Les acteurs de promotion de l’entrepreneuriat (100 000 entrepreneurs, Entreprendre pour apprendre, Unis-Cité, CJD, etc.) doivent être également systématiquement associés.
Par ailleurs, certains établissements du supérieur commencent à multiplier les formations et la recherche dans les domaines du développement durable et de l’entrepreneuriat social. L’ESSEC a créé il y a dix ans son institut dédié, HEC a développé sa propre chaire, l’Ecole de l’Entrepreneuriat en Economie Sociale – une école spécifiquement tournée vers la formation des futurs managers de l’Economie Sociale et solidaire – a vue le jour à Montpellier, l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée propose un Master « management de l’insertion par l’ESS« , l’Institut Catholique de Paris propose un Master dédié l’économie solidaire, etc. Toutefois, ces initiatives qui répondent clairement aux aspirations d’une jeunesse souhaitant combiner réussite individuelle et intérêt général, ne sont pas encore assez nombreuses, bénéficient à trop peu de personnes et doivent être généralisées.
Pour en savoir plus, voir le Chantier sensibilisation et formation à l’entrepreneuriat social du Mouves.
Il n’y aura pas d’entreprises sociales durablement innovantes sans débouchés commerciaux, sans marchés assurant leur viabilité économique. Les pouvoirs publics, notamment locaux, peuvent agir pour favoriser la création et l’ouverture de nouveaux marchés pour les entreprises sociales. Trois leviers doivent être actionnés : le respect des clauses sociales et environnementales dans les marchés publics, les achats responsables des entreprises « classiques » et l’élargissement du cercle des « consom’acteurs ».
La mise en œuvre des clauses sociales et environnementales dans les marchés publics, de plus en plus mise en avant par l’Etat et les collectivités, est en pratique encore laborieuse. Aujourd’hui, ces dernières concernent moins de 2 % de ces marchés dont le poids économique est pourtant considérable (80 milliards d’euros en 2009). L’objectif de 25 % de marchés publics intégrant des clauses sociales pourrait être atteint en 2017 sous réserve d’une politique volontariste. De manière générale, l’impact social doit davantage être considéré comme un critère d’attribution du marché au moins aussi important que le prix, alors que les marchés publics sont encore trop affectés en fonction du seul critère financier.
Autre levier important : la France compte de grandes entreprises, susceptibles de tisser des partenariats avec des entreprises sociales dans le cadre de leur politique de RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises). Ces partenariats doivent être encouragés par des sensibilisations et des accompagnements avec des entrepreneurs sociaux innovants dans les domaines comme le nettoyage écologique, l’impression de documents, les traiteurs éthiques, etc.
Enfin, la consommation responsable qui concerne tous les secteurs d’activité (tourisme, artisanat, cosmétiques, mobilier, mode, énergie, …), reste encore aujourd’hui l’apanage des catégories sociales les plus aisées. Pour rendre accessible au plus grand nombre une consommation saine, respectueuse de l’environnement, il faut jouer à la fois sur un travail de formation, de sensibilisation des citoyens et de baisse des prix (par la fiscalité, des économies d’échelles grâce aux volumes, etc.).
Comme pour les entreprises « classiques », la crise économique et financière actuelle a augmenté les besoins de financement des entreprises sociales qui restent mal satisfaits. Aussi bien pour celles en phase d’amorçage que pour celles qui comptent plusieurs centaines de salariés et qui peuvent parfois avoir de gros besoins en capital-développement pour changer d’échelle.
Par ailleurs, les financements sont aussi nécessaires pour les nombreuses entreprises sociales aujourd’hui engagées dans des démarches d’innovation sociale. Elles prennent des risques mènent des activités de R&D, s’entourent de chercheurs et expérimentent de nouvelles solutions pour répondre aux besoins sociaux. Or les entrepreneurs sociaux rencontrent des difficultés pour financer ces innovations, notamment parce que les financeurs classiques de l’innovation (type Oséo) sont aujourd’hui massivement focalisés sur l’innovation technologique et ont du mal à appréhender les particularités de l’innovation sociale (rentabilité limitée, recours aux sciences humaines, ou encore statut associatif ou coopératif de nombreuses structures).
Pour répondre à cette situation et sous l’impulsion du Mouves, les initiatives se multiplient : un fond dédié au financement du secteur et de l’innovation sociale sera créé en France en 2013 au sein de la future Banque Publique d’Investissement (BPI). Par ailleurs, la Commission européenne a engagé la labellisation de « fonds d’entrepreneuriat social européen » qui investiront plus de 70% de leurs encours dans des entreprises sociales. En contrepartie, ces fonds pourront librement lever des financements auprès d’investisseurs professionnels dans l’ensemble de l’UE.
Un label « entreprise sociale » pour plus de visibilité et de lisibilité
Porté par le Mouvement des entrepreneurs sociaux depuis sa création en 2010, préconisé par le Rapport Vercamer, envisagé dans la future Loi française relative à l’Economie sociale et solidaire, le Label « Entreprise sociale » doit être la pierre angulaire d’une politique publique ambitieuse et durable en faveur du développement de l’entrepreneuriat social.
Ce dispositif permettrait d’abord d’améliorer considérablement la visibilité et la lisibilité des entreprises sociales auprès des différents partenaires de leur développement, qui, s’ils sont convaincus par le modèle, réclament davantage de clarté :
- Les acheteurs et les investisseurs – publics et privés.
- Les consommateurs.
- Les acteurs de « droit commun » de l’accompagnement, de la formation et du financement des entreprises.
- Les créateurs potentiels d’entreprises sociales, chaque jour plus nombreux.
Par ailleurs, un Label facilitera le fléchage des politiques publiques en faveur des entreprises sociales.
Enfin, il contribuera à éviter les récupérations et les dérives qui conduisent certaines entreprises à s’autoproclamer entreprises sociales au prétexte par exemple d’une politique de RSE, certes utile si elle est bien menée, mais annexe à leur finalité principale qui reste le profit.